Circulation monétaire communiste
II L’échange national
El Lissitzky
On a énoncé ici les principes pour mettre en œuvre une circulation monétaire communiste. De quoi s’agit-il ? D’une monnaie pleine, et non pas émise par dette, fondant à l’échange et dans le temps, de sorte que la fonte se substitue à tout impôt. Mais ce n’est pas tout. La destruction monétaire, usuellement assurée par le remboursement des prêts bancaires, est désormais assurée par la fonte, afin que le financement de l’économie fonctionne par pur subventionnement. Dès lors, la puissance publique n’a pas de compte bancaire pour soi quel que soit l’échelon considéré. Elle est l’émettrice de la monnaie. La masse monétaire se stabilise par fonte dans le temps et à l’échange. Pour que la puissance d’émettre la monnaie ne soit pas capturée par un petit nombre de dirigeants, c’est l’échelon local — la commune — qui est chargé d’émettre la monnaie. Une commune n’est pas évaluée sur la quantité de monnaie qu’elle met en circulation, mais sur sa contribution à la balance nationale des paiements. En outre la fonte à l’échange doit capturer à la source la valeur ajoutée produite par les collectifs de production. On a vu que son taux devait être proche de 29 % en lui étant inférieur.
Monnaie scripturale
Il s’agit des virements bancaires, des paiements par carte bancaire et des chèques. Ces moyens de paiement permettent parfaitement de mettre en œuvre le mécanisme présenté. Nous proposons également un dispositif d’étalement des paiements autorisant à régler de gros achats, chose particulièrement utile dans notre cas puisque le solde d’un compte ne peut devenir négatif. Notons que les inégalités de richesse et de revenus vont fortement diminuer, de manière mécanique et non pas imposée, ce qui rend la contrainte de solde positif non problématique.
La fonte dans le temps se produit sur tous les comptes bancaires au rythme de 1/10000è par jour, ce qui correspond à 3,59 % par an. Un impôt sur la fortune « flat ». C’est même moins que Silvio Gesell. Le taux de la fonte à l’échange est lui fixé à 25 %. Ces taux sont évidemment révisables par décision politique, nous expliquerons plus en détail pourquoi nous proposons ces valeurs.
Ici on va ajouter une subtilité pour rendre l’impôt parfaitement progressif : la fonte à l’échange est répartie entre les co-échangeants au prorata de leurs avoirs. Cette partie du dispositif est optionnelle ou peut être mise en place dans un second temps. On décrit ici la solution complète.
Soit N le montant échangé entre deux comptes de soldes respectifs A et B (de A vers B).
A = A – N – 0,25 N . (A / (A+B))
B = B + N – 0,25 N . (B / (A+B))
Explication
Ces formules décrivent un impôt sur le revenu privé entièrement progressif, comprenant une infinité de tranches, prélevé à la source, d’un taux compris entre 0 % et 25 % selon avec qui on échange.
Ce ne sont pas là des mathématiques financières qui prétendent décrire positivement la « réalité économique ». La lecture en est aisée si on décompose bien.
Les termes en gras montrent que pour un montant nominal N échangé de A vers B, A est débité de N et B est crédité de N.
Enfin presque. Car nous avons ensuite la quantité 0,25 N, le quart de la transaction donc, qui doit fondre dans l’échange.
On pourrait la prendre intégralement à A, ou au contraire la déduire de ce que B perçoit. Mais afin d’être juste, on répartit cette fonte au prorata de leurs avoirs. C’est le rôle des coefficients A / (A + B) et B / (A + B)).
Dit plus simplement. Si A est très riche comparé à B il porte sur lui toute la fonte, en effet A / (A + B) vaut pratiquement 1, et B / (A + B) presque zéro. Et inversement dans le cas opposé. Si les avoirs sont égaux, les coefficients valent 1/2, et la fonte est portée à égalité par les deux coéchangeants. Voyons cela sur trois exemples.
Exemple 1
Je verse à ma sœur un montant nominal de 200€. Nous possédons chacun la même quantité de monnaie sur notre compte, mettons 1000€. Mon compte sera débité de 225€, le sien sera crédité de 175€.
En effet la quantité à faire fondre est de 0,25 x 200 = 50€.
A / (A + B) = B / (A + B) = 1000 / 2000 = 1 / 2.
50 / 2 = 25€.
200 + 25 = 225 €, A = 1000 – 225 = 775€
200 - 25 = 175 €, B = 1000 + 175 = 1175€
50€ ont disparu lors de la transaction.
Exemple 2
Je verse 100€ à un hypermarché, extrêmement riche comparé à moi (I love Bernard), pour payer mes courses. Je suis débité de 100€ et lui est crédité de 75€.
Exemple 3
Mon très riche employeur me verse 1000€ de salaire. Il est débité de 1250€ et je suis crédité de 1000€. En pratique les choses vont être un brin plus complexes pour le salaire car il sera en grande partie socialisé. Pas intégralement comme chez Bernard Friot, mais la puissance publique va abonder le salaire d’un taux compris entre 25 % et 95 % de son montant. On peut sinon brancher la proposition de Friot sur la nôtre, soit 100 % de subventionnement.
La fonte comme prélèvement
Chacun pourrait réclamer des taux de fonte moindres afin d’être moins imposé, mais la masse monétaire s’en trouverait alors accrue, et la perte de chacun résulterait de l’inflation mécanique. Aussi chacun consentira donc à l’impôt celui-ci étant le même pour tous d’une manière absolument manifeste, les agents étant en outre dispensés toute obligation déclarative, pour peu qu’ils utilisent la monnaie. À bien y réfléchir, et en prenant les choses à l’os, comment un impôt pourrait-il reposer sur autre chose qu’un échange ou une détention monétaire ? Et quoi de plus juste alors qu’un ISF flat et un IR / IS intégralement progressif ?
Transferts internes privés
On va nous objecter qu’un agent privé va s’amuser à détenir plusieurs comptes, et n’effectuer de transactions qu’avec son compte qui a le solde le plus faible. La réponse à cela est simple : la fonte s’applique à tous les comptes, qu’ils soient détenus par des personnes différentes ou la même, idem pour les collectifs de production.
Les particuliers ont parfois plusieurs comptes, les entreprises (appelons les ainsi pour le moment) en ont souvent beaucoup. La fusion en un seul reste disponible en permanence, gratuitement (à détenteur inchangé). Mais si l’usager de la monnaie souhaite vraiment conserver plusieurs comptes comme facilité de gestion, le système bancaire peut les lui fournir, sachant qu’une transaction entre A ayant trois comptes de gestion (A = A1 + A2 + A3) et B, tiendra compte non pas de l’avoir des comptes fictifs mais bien de l’avoir réel total du détenteur, et répartira la part de fonte monétaire qui lui revient entre ses comptes de gestion. Pas d’échappatoire donc, pas de triche possible.
Monnaie fiduciaire (les espèces)
André Orléan affirme que toute monnaie est fiduciaire — basée sur la confiance. Ce n’est pas dans ce sens ésotérique que nous entendons le mot ici, mais dans celui, exotérique, signifiant l’argent liquide. Évidemment on le conserve, le signe monétaire ayant selon nous une valeur symbolique irremplaçable. On propose même des billets à l’effigie de Durkheim pour se venger subtilement des économistes.
Au retrait en liquide d’un montant nominal de 100€, le compte est débité de deux fois la fonte à l’échange en plus du nominal, 150€ donc. Au dépôt de 100€, le compte bénéficiaire est crédité de 125€, le nominal plus une fois la fonte. En supposant que le billet de banque va changer de main une fois, la fonte à l’échange due est correctement effectuée.
En plus du malus au retrait et du bonus au dépôt, la portée des échanges économiques actuels limite le risque que des circulations en liquide s’installent.
Surtout, les « salaires » sont versés directement sur le compte du bénéficiaire afin de bénéficier de l’abondement, et pas en liquide. Or tout le monde est désormais « salarié ».
Certes le paiement « de la main à la main » subsiste, il est effectivement plus avantageux si on a déjà du liquide. Ce qui va se passer dès lors, c’est que le prix en liquide sera toujours plus bas que le prix avec moyens de paiement autres, comme si la monnaie fiduciaire avait un cours plus élevé que la scripturale. Simplement cette extension de cours sera bornée par le taux de fonte. Nonobstant, ces paiements « de la main à la main » ne se soustraient pas à l’impôt, celui-ci ayant été acquitté au retrait.
Tolérer qu’une part des échanges se produise en liquide est une manière de relocaliser des échanges, et au vu des contraintes écologiques que fait peser sur nous la mondialisation marchande, c’est tout à fait souhaitable.
Afin de limiter le risque de voir refleurir les liasses cachées sous le matelas, il convient de changer les billets tous les 8 à 10 ans, compte tenu des taux de fonte indiqués.
Bascule
À la bascule, tous les avoirs financiers individuels sont monétisés (on « déboucle » les participations dans des sociétés pour ceux qui en détiennent) et on accorde comme rente à vie la moyenne des revenus financiers individuels déclarés sur les 3 dernières années. Pas de spoliation donc, même pour les plus riches — s’ils ont tout déclaré. On ne prive les capitalistes que de leur droit politique sur la production, pas de leurs avoirs monétaires et financiers, car sinon, à quel niveau trancher ? En cela, notre proposition s’écarte de celle de fermeture de la bourse proposée par Frédéric Lordon, qui doit se poser le problème des seuils. Nous prenons très au sérieux la thèse selon laquelle les riches jouissent effectivement de leurs avoirs en bourse. Nous y faisons droit jusqu’au bout pour une question de logique et en faisons même une question de principe.
Il est vrai que les secteurs de la finance et de la gestion de patrimoine vont se retrouver au chômage technique à la bascule. Mais nous sommes grand seigneur, point de travail aux champs ni de goulag. On maintiendra leurs revenus déclarés suffisamment longtemps pour qu’ils se tourneront les pouces dans leur open-space jusqu’à trouver un emploi où l’on veut bien d’eux. Ils sont réputés brillants après tout.
Inflation
Là on nous objectera qu’injecter une telle quantité de liquidités monétaires va provoquer de l’inflation. Ici il faut partir des analyses d’André Orléan, qui montrent deux choses. D’abord qu’il n’y a pas de relation mécanique entre la quantité de monnaie en circulation et les prix. Ensuite que lors d’une crise d’hyperinflation, la monnaie fuit l’économie réelle vers des bulles spéculatives. Aussi, contrairement à ce que se figure le sens commun, en situation d’hyperinflation, la monnaie se raréfie dans l’économie « réelle ». Or dans notre cas il n’y a plus de sphère spéculative, et si la monnaie est plus abondante, elle reste justement piégée dans l’économie réelle.
Notre chance réside en ceci que la barrière de sortie (la fameuse fonte de 25 % à l’échange) va être d’autant plus élevée pour les riches que leur avoir est grand. Piégés dans la monnaie, ils ne vont pas vouloir qu’elle se déprécie.
C’est vrai, à la transition certains prix vont augmenter car la marge de certains agents économiques est trop faible pour compenser la fonte de 25 %. À l’export ce problème sera compensé par une petite dévaluation. Les revenus des citoyens vont être eux puissamment nivelés — nous verrons plus loin comment —, et donc, pour les plus faibles d’entre eux, tirés vers le haut, de sorte que l’inflation sera absorbée sans problème.
Il y aura aussi une inflation de long terme, mais vécue dans l’égalité afin quelle soit acceptable, correspondant à la fin progressive de l’abondance marchande du capitalisme. Comme disait le Barbu : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une immense accumulation de marchandise. » Cela s’impose pour des raisons écologiques évidentes. Il n’empêche que cela se produira lentement, et que tout au long du processus, notre communisme ne cessera de laisser une part importante à l’initiative productive privée afin d’implémenter ce que Frédéric Lordon appelle, un communisme luxueux.
Sédition monétaire
Notre monnaie étant fondante, les détenteurs vont vouloir s’en débarrasser pour se réfugier vers une autre, l’or, une cryptomonnaie, ou n’importe quel substitut. Nous avons commencé à exposer le mécanisme pour se garantir contre ce mouvement : la fonte à l’échange. Elle tient prisonnière la richesse dans sa forme monétaire, avec des murs d’autant plus hauts que la richesse est élevée. La fuite vers les espèces est cantonnée, ainsi qu’on l’a expliqué.
Pour le reste, il y aura des contrôles – dans toute société il y a de la violence, l’acceptation de la monnaie et le consentement à l’impôt en font partie. André Orléan et Michel Aglietta l’avaient bien vu, en disant de la monnaie qu’elle se tenait entre violence et confiance.
La fonte procédant par un prélèvement à la source, on pourrait croire que toute l’administration fiscale est mise au chômage. Mais le consentement à l’impôt étant désormais confondu avec l’acceptation de la monnaie, elle va travailler autrement : en disséminant quelques agents vendant et achetant de l’or incognito, ou des dollars, des cryptomonnaies, toute autre chose qu’elle suspectera de servir de valeur refuge et de supports aux échanges. Quand elle identifiera un circuit, après avoir acheté son or au dernier agent qui voulait s’en débarrasser, elle fera fondre son compte en banque de la même quantité, de sorte qui ne lui reste ni l’or ni la monnaie — par décision de justice, on n’est pas des barbares. En première instance, elle peut juste prendre seulement l’impôt manquant, puis la fois d’après le montant total. Disons au passage que la forme du souverain politique, une fédération de communes, va jouer un rôle important pour implémenter des mécanismes de protection évitant que ceux en charge de lutter contre la sédition ne soient eux-mêmes corrompus. Pour résumer à gros traits, les communes vont se contrôler les unes les autres.
Ce faisant, la puissance publique aspire progressivement les autres supports de valeur et constitue ainsi des réserves de change. Et comme nous le verrons en décrivant l’échange international, cela va être absolument nécessaire. C’est ce que nous nous proposons de décrire au prochain numéro.


